Alain Leygonie

Né en Corrèze, élevé dans le Lot, Alain Leygonie a fait ses humanités à Brive et ses études supérieures à Toulouse où il a enseigné la philosophie. Il est l’auteur de romans, de récits, de nouvelles et de biographies. « Je suis fort parce que je ne suis jamais dérouté par les autres et que je fais ce qui est en moi » : la phrase de Paul Gauguin lui va comme un gant.

  • Un écrivain, ça naît comment ?
    À la faveur d’un traumatisme. Un père qui boit, qui vous bat par-dessus le marché. D’un deuil – orphelin de père ou de mère. L’exil pour cause de guerre, de famine. La prison (la prison a formé quelques grands écrivains – Sade, Genet et tant d’autres).
    En ce qui me concerne, l’écrivain est le fruit d’une catastrophe métaphysique vécue à l’âge de 12 ans. La Nausée à 12 ans.
    Celui qui écrit est celui que la conscience aigüe d’être au monde (l’effroyable conscience d’exister) a failli tuer ou rendre fou. Fier d’avoir enduré, l’espace de quelques secondes, le point de vue de Dieu sur le monde – d’avoir survécu à son trône électrique. L’héritage : un regard de haut sur les choses, les gens, l’époque, la politique, la religion, le savoir, le pouvoir, l’argent. Et une admiration sans bornes pour les animaux (nos parents, mes ancêtres toujours présents), leur naturel, leur vérité, leur beauté, leur élégante façon d’être au monde.

 

  • Un livre, ça vient de quoi ?
    Parfois de presque rien. On se creuse la cervelle, on cherche un grand sujet – un sujet à la hauteur de son grand talent – et puis tombe du ciel ce qu’on n’attendait pas. Le fruit du hasard. Ce n’est pas avec les grands sujets qu’on fait de grands livres quoique cela arrive parfois.
    Le sujet de mon dernier livre, réussi il paraît, c’est « Les Odeurs ». Je respirais des odeurs depuis que je suis né, le souvenir de ces odeurs me transportait parfois, en un instant, cent ans en arrière, ressuscitait ce que je croyais définitivement mort, et il a fallu qu’un vers de Baudelaire me revienne à l’esprit en ramassant les noix dans le Lot pour que je me lance dans l’impossible (selon Süskind) description du monde des odeurs.  » Les Parfums, les couleurs et les sons se répondent.  » Sur l’ordre de Baudelaire j’ai traité du coup les trois sujets. On ne désobéit pas à ce Monsieur, on s’incline. On prend la plume et on donne deux ans de sa vie à la littérature. Point trop d’érudition, peu de références (ou discrètes) mais autant que possible du style : tout à la pointe du stylo.

 

  • Un style, ça se trouve où ?
    Dans l’oreille. La bonne, la vraie littérature : une affaire de rythme et de musique. Comme peu de lecteurs l’ont remarqué, la poésie de Saint John Perse est travaillée par l’alexandrin et la prose de Céline par l’octosyllabe. La musique avant toute chose. Flaubert dans une lettre à Georges Sand :  » Comment se fait-il que le mot le plus juste soit aussi le plus musical ?  » Excellente question.

 

  • Quand on écrit, c’est pour qui ?
    Pour son amoureuse, pour mériter son amour et son admiration. Pour ceux qu’on aime. Les parents, les amis. Et pour le lecteur inconnu, pour gagner son estime. Derrière le lecteur inconnu, la foule de tous les lecteurs à venir, ceux qu’on ne verra jamais.
    Gagner leur estime et leur apprendre à voir, à regarder. Car la littérature, comme le dit très bien Proust, est d’abord affaire de vision. Le grand écrivain est d’abord quelqu’un qui sait voir.
    Le style fait le reste.

 

  • Votre dernier ouvrage, qu’est-ce qu’il raconte ?
    « Les Odeurs », précisément, édité en 2016 aux Belles Lettres et suivi bientôt des Couleurs et Des Sons, déjà écrits. Le tout pouvant faire l’objet d’une trilogie sous le titre « Eloge du sensible ». Bon titre, bon sujet selon Fernando Pessoa pour qui l’art est la conscience de la sensation. Je suis à Lisbonne, je l’ai rencontré au café où il a l’habitude d’aller (d’aller, d’écrire, de regarder passer les gens en pensant à autre chose) et nous avons parlé de ça.