Alexandra fritz ecrivaine

Lauréate du Prix de soutien à la création littéraire décerné par la fondation Simone et Cino del Duca, Alexandra Fritz a frappé très fort avec son premier roman édité l’an dernier, « Branques ». Je suis ravi qu’elle ait si bien joué le jeu du questionnaire du candide et, comme un bonheur n’arrive jamais seul, vous la retrouverez dans une longue interview du magazine « Plaisirs du Gers » qui paraît en ce début de mois de juillet.

 

  • Un écrivain, ça naît comment ?
    Par le genre de langage utilisé.
    Un écrivain, un artiste, ça naît par l’expérience du regard. Ce mâle qui observe, interprète, compose sa photo de groupe, il est admis que l’on écoute sa voix, que l’on assiste à son geste. Chacun tente d’apercevoir chez lui sa propre figure. Pour peu qu’on l’admire et l’étudie, il sera d’évidence inscrit dans les Mémoires ; plus que né, immortel.
    Une écrivaine, une artiste, ça naît le jour où les dominants tolèrent que cette femelle, qui les représentent eux-mêmes, parvienne à les surprendre, à les séduire, et must absolu, à leur couper la parole. Or, ils le tolèrent rarement. Et si son travail n’accède guère au public, ni référence, ni évidence, la voilà moins que née, sabordée. N’oublions pas que dans les archives et les traditions, tenues par et pour les hommes, les femmes ont majoritairement été réduites aux fonctions de muses et d’excuses.
    Avec pour grandes sœurs de génie Virginia Woolf, Marguerite Yourcenar, Sarah Kane, entre autres, la liste mondiale des écrivaines et des autrices s’allonge, s’allonge, enfin.

 

  • Un livre, ça vient de quoi ?
    De la nécessité de créer. Cette nécessité me vient de la sensation précoce que vivre ne vaut pas tripette si ce n’est par l’intermédiaire de la lecture et de l’écriture. C’étaient les plaisirs les plus simples, les moins chers et les plus respectables, j’y ai cherché le sens de la vie. Dès l’enfance je veux « être écrivaine », pas juste écrire « un livre ». Cela implique que je ne veux ni traiter uniquement un sujet ni séparer les genres, roman ou poésie ou essai ou autres, mais toujours avancer dans l’écriture, pétrir les possibles à ma façon. Je me suis inventé ce destin très tôt et je commence à peine à en sentir la matière.

 

  • Un style, ça se trouve où ?
    Dans le talent des autres. Dans l’élimination progressive des tournures exsangues dont on connaît la fin dès le début, dans le dégoût de l’esprit de sérieux appliqué à des phrases sans importance, dans le refus de la niaiserie. Je déteste cette impression qu’on a écrit à coups de tampons pré-moulés, générés en quantité industrielle, les clichés, le déjà-lu. Il faut démonter chaque pièce, jeter, trier, rire de tout. C’est une éducation, une longue habitude que de se constituer un répertoire que l’on assume en public, un cabinet de curiosités ouvert aux autres.
    Dans leurs ouvrages critiques, certains auteurs, je pense notamment à Pierre Jourde et à Charles Dantzig, mon propre éditeur dans la collection le Courage chez Grasset, me transmettent plus que leur opinion ; ils m’enjoignent avec humour à oser, à ferrailler, à questionner, qui un classique a priori indéboulonnable, qui un phénomène best-seller qui mériterait des tartes. Cela m’amuse beaucoup et m’instruit. Je trouve que c’est la base, fouailler son propre chemin, peser ses propres valeurs, trouver son plaisir, mûrir son goût. Je n’en connais pas deux semblables, c’est là notre vraie richesse.

 

  • Quand on écrit, c’est pour qui ?
    Je crois que c’est une question fondamentale dont la réponse reste perpétuellement troublée. Je ne sais pas plus pour qui j’écris que je ne peux jurer à quel instant j’ai trouvé ce que j’avais à dire ; c’est une marée permanente, d’incessants pointillés. Il y a quelques figures intimes, c’est certain, l’influence de gens que j’aime et ceux qui me fatiguent. Mais j’ai pensé à tant d’individus, seuls ou groupés, vivants ou morts, et j’ai tant de fois tendu le miroir vers ma propre pomme, que je ne saurais dire « qui, quand ». Le « pourquoi, comment », en revanche, est à peu près toujours le même sous le masque de l’exigence.

 

  • Votre dernier ouvrage, qu’est-ce qu’il raconte ?
    « Branques » (coll. le Courage, éditions Grasset) est une histoire de fous. Quatre patients se côtoient sur une durée d’un mois dans le même hôpital psychiatrique. Chacun raconte sa version, son ressenti, sa hargne et ses tristesses, et l’histoire avance chargée d’une nécessité partagée. Il faut accepter de vivre, de vivre dans ce lieu, et de ce cauchemar tenter de trouver plus qu’une sortie ; raviver les émotions fondamentales, la vie, l’amour, la mort, le reste. Lorsque j’ai entamé ce manuscrit, le discours de la folie était le lieu idéal pour lâcher mes chiens.
    « Branques » est un mot qui m’est familier, un argot ancré dans le Sud-Ouest où j’ai grandi. C’est une trace de cet humour poétique que j’adore chez Rabelais, San-Antonio, Brassens, Audiard, Renaud, Jorn Riel, Colette Renard, Juliette et quantité d’autres. Je crois en cette fantaisie du mot amusant sur l’idée juste, l’ironie, la truculence, entre autres forces. Si l’on veut vraiment conter, raconter, il est impossible de ne s’en tenir qu’à la description soi-disant réaliste des faits, ennuyeuse, convenue ; le quotidien s’en charge déjà, et n’importe quelle forme d’art se doit d’être tout sauf du quotidien.