Suivez-moi !

Votre nom (obligatoire)

Votre email (obligatoire)

Votre message

Cécile Ladjali répond au questionnaire du candide

D’origine iranienne, Cécile Ladjali est enseignante, romancière, dramaturge et essayiste. Agrégée de lettres modernes, elle est chargée de cours à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle et enseigne également à de jeunes sourds au Lycée privé Morvan, à Paris. Le Prix Femina pour la défense de la langue française a couronné son essai « Mauvaise langue », ce qui ne saurait étonner : cette femme est visiblement hantée par les mots.

  • Un écrivain, ça naît comment ?
    Sans doute d’un empêchement, de l’absence de mots, d’explications, et des silences survenus l’origine. Il a fallu aller chercher les mots pour comprendre et raconter l’histoire. Cette drôle de manie qui consiste à passer son temps à inventer des fictions revient à dérouler un sens, à déplier une syntaxe, à déposer l’obscur dans la lumière. Naitre à l’écriture c’est décider un matin (ou une nuit) de ne plus avoir peur.

 

  • Un livre, ça vient de quoi ?
    Beaucoup de soi, mais il faut déplacer le propos personnel vers d’autres latitudes, d’autres consciences pour placer dans le livre une dose d’universel suffisante susceptible de capter le lecteur. Je crois que mes livres parlent toujours de moi mais à la faveur de déclinaisons différentes. Toujours il est question de la quête des origines (celle de la vie, de l’identité mais aussi de l’écriture) et de la fusion des contraires. Dans « Les Souffleurs », roman qui évoque le théâtre, c’est la rencontre improbable entre les esthétiques classique de Racine et baroque de Shakespeare. Dans « La Chapelle Ajax », l’archaïque de Sophocle se superpose à la modernité du peintre de Rothko.  « Ordalie » conte l’histoire d’amour entre Paul Celan, poète Juif de langue allemande rescapé, et Ingeborg Bachmann, romancière, fille de nazi. Ma pièce « Hamlet/Electre » traite du conflit israélo-palestinien, lequel est abordé par le truchement de mythes en apparence très différents mais dont les similitudes demeurent flagrantes, etc. « Bénédict », enfin, met en mot l’histoire d’une figure androgyne qui incarne le rêve d’une fusion des contraires entre le masculin, le féminin, l’orient, l’occident, l’islam, le christianisme… La figure du double, de l’androgyne est une obsession. Elle est au centre de mon écriture depuis ma thèse de doctorat dont les fictions ont fini par prendre le relai. Je pense qu’on est structuré (ou destructuré !), contenu ou excédé par un mythe puissant, récurrent. Dans mon cas, il s’agit de ce mythe platonicien présent dans « Le Banquet ». Cette figure de la fusion et de l’orgueil est pour des écrivains comme Virginia Woolf (« Une chambre à soi ») une allégorie de l’Ecrivain, de la Beauté, du Génie poétique. « Bénédict » tente de dire cela.

 

  • Un style, ça se trouve où ?
    Dans les livres des maîtres. Nous sommes des « nains perchés sur les épaules des géants » que nous avons la tentation de lire. Mais c’est très bien comme ça. Ils nous accueillent, nous montrent la voie. De toute façon, je sais que nous ne jouons pas dans la même cour. Mais, pour parler comme Cioran, j’ai les « exercices d’admiration » faciles, et j’adore m’abandonner au génie d’un auteur qui m’embarque loin, très loin, et me dépasse. C’est à cette condition qu’on avance. Il faut beaucoup travailler. Pas d’écriture possible sans la lecture. Un écrivain est un lecteur hypermnésique. Un voleur de feu. Un Prométhée déchaîné, fou des mots qui se brûle à la langue des autres et tente de page en page de recréer à sa manière la merveilleuse épiphanie du sens et des images.

 

  • Quand on écrit, c’est pour qui ?
    Puisque c’est pour avoir moins peur c’est pour soi, mais très vite les phrases sont lancées en direction de la communauté des lecteurs. Sans eux, sans le principe de la réception, le livre n’existe pas. J’écris pour susciter leur désir. Mon livre est une incitation, un prologue, leur lecture en est la conclusion. C’est eux qui font le livre. Et grâce à leur liberté d’interprétation le roman est tout à coup doté de nombreuses vies supplémentaires.

 

  • Votre dernier ouvrage, qu’est-ce qu’il raconte ?
    « Bénédict », à paraître en janvier 2018 aux éditions Actes Sud, raconte l’histoire de Bénédict Laudes, professeur de littérature comparée à Lausanne en hiver et à Téhéran au printemps. Suisse par son père, pasteur, et iranien par sa mère, il a été élevé entre la culture occidentale et orientale, bercée par la poésie soufie de ‘Attar et par les pages incandescentes de l’Apocalypse de Jean. A l’heure de la crise des migrants et du fanatisme religieux, Bénédict rêve d’une réconciliation entre les sphères, celles des hommes qui s’entredéchirent, des cultures, du masculin et du féminin, du corps et de l’esprit… Cette réconciliation serait aussi un pas vers un apaisement personnel, car Bénédict est la figure de toutes les ambiguïtés. Sa mystérieuse personne inspire des passions contradictoires à tous ses étudiants, filles et garçons confondus, et le voyage qu’il entreprend à Téhéran dans la deuxième partie du roman va se révéler être pour le personnage un parcours initiatique, voire une épreuve du feu. Ce roman montre au lecteur l’Iran d’aujourd’hui, pose les questions cruciales de la place de la femme dans nos sociétés modernes, et interroge sans cesse le thème qui m’est si cher de « la transmission ».
2017-12-15T15:20:35+00:00