Suivez-moi !

Votre nom (obligatoire)

Votre email (obligatoire)

Votre message

Énigme littéraire

Arthur Rimbaud

L’histoire est un peu longue mais je crois qu’elle en vaut la peine.

C’était un vieux monsieur aux cheveux à la Léo Ferré. Je devais avoir 16 ans quand, dans un club de poésie, il s’est mis à me parler d’Arthur Rimbaud. Il l’aimait au point d’être allé à Charleville où il avait rencontré l’une de ses descendantes. Nièce ou cousine, j’ai oublié, mais cette dame très âgée lui avait révélé une anecdote magnifique.

Un jour, Isabelle Rimbaud se plaignit à son frère qu’aucun poème ne lui fût consacré.

  • Tu en veux un ? lui répondit Arthur. Pas de problème. Passe dans l’autre pièce, que je cherche l’inspiration.

Dès que la fille fut sortie, il cria à travers la cloison :
Ci-gît derrière cette porte
Une putain qui n’est pas morte !

« Quel génie, ce Rimbaud ! a commenté le vieux monsieur. Quelle vivacité d’esprit ! Quel art de la provocation ! »
J’étais aussi enthousiaste que lui. Les jours suivants, je me suis répété sans arrêt le distique, heureux d’en être l’un des très rares dépositaires.
Quelques années plus tard, à la fac de lettres, la joie a fait place à la fierté. Un prof consacrait son année à l’étude du mythe de Rimbaud. J’allais pouvoir briller.
Un vrai fiasco. Cette scène entre Isabelle et Arthur était impossible chronologiquement, a décrété le prof après avoir écouté l’histoire. Le distique n’avait pas été écrit par Rimbaud.
Mais par qui, alors ? Il a fallu l’arrivée d’Internet pour que je puisse échafauder quelques hypothèses.
J’ai d’abord découvert ce texte tiré du livre « Les Guêpes » d’Alphonse Karr (1808-1890) :

« On attribue cette histoire à Scarron, écrivain du XVIIe siècle auteur du « Roman Comique » :
« Une femme priait Scarron de faire son épitaphe, c’était un compliment qu’elle voulait obtenir, et Scarron n’était pas disposé à le donner. – Eh bien, dit-il, après s’en être défendu longtemps, – mettez-vous derrière cette porte ; – il m’est impossible de faire l’épitaphe d’une personne que je vois vivante sous mes yeux. – Elle obéit, et après avoir rêvé un moment, il dit :
EPITAPHE :
Ci-gît, derrière cette porte,
Une femme qui n’est pas morte. »

Vous le voyez, la putain a disparu. Et elle n’apparaît pas non plus dans une autre version tirée d’un livre beaucoup plus ancien, « Heures perduës et divertissantes du chevalier de ** », où l’on raconte la même scène avec les mêmes acteurs mais sous une forme différente.

C’est au tour de Scarron de disparaître dans « Révolutioniana, ou anecdotes, épigrammes, et saillies relatives à la Révolution ». Une femme s’éloigne tandis que l’un de ses favoris serre « précieusement son image » et grave sur une armoire le fameux distique :
Ci-gît, derrière cette porte,
Une femme qui n’est pas morte.

Distique que l’on retrouve en guise de morale dans une fable extraite des « Etrennes lyonnoises, géographiques et récréatives: ou Almanach du département du Rhône pour l’an XI de la République ». Il est cette fois question de Santeuil, Jean-Baptiste de son prénom (1630-1697) :

Chez Santeuil un jour se présente
Une femme de cour, et qui, bien que vivante,
Vouloit avoir des vers pour orner son tombeau,
Une épitaphe, enfin. – Mais, Madame, tout beau,
Vous n’y pensez donc pas. – Monsieur, que vous importe ?
Je veux mon épitaphe. – Eh bien donc vous l’aurez
Pour un moment dans ce salon entrez,
Dit aussitôt Santeuil, à partie aussi forte
Ne pouvant résister ; et sans perdre l’esprit,
Sur lui tire la porte et sur le bois écrit :
« Ci-gît, derrière cette porte,
Une femme qui n’est pas morte. »

Au final, l’énigme demeure.
Pourquoi Arthur Rimbaud a-t-il été mêlé à ça ?
Comment la scène entre sa sœur et lui a-t-elle été inventée ?
Qui a imposé le mot « putain » dans cette version ?
Si vous avez une idée…

 

 

 

2017-02-16T15:25:35+00:00