Gilles Verdiani

« Au naturel, je suis extrêmement prolixe » a prévenu cet écrivain, scénariste et cinéaste. Tant mieux : ce qu’il raconte est vraiment très intéressant. Une bonne raison de plonger son nez et ses yeux dans les livres du monsieur, n’est-ce pas ?

  • Un écrivain, ça naît comment ?
    Pour ce qui me concerne, et pour autant qu’on puisse me désigner comme écrivain, je pense qu’il y a trois naissances, parce que si je suis écrivain je le suis sous trois formes.La première forme, c’est que je suis un être de langage, non pas seulement par nature humaine, comme chacun de mes congénères, mais par exception : je suis aux yeux des autres un être plus essentiellement pétri de langage que l’homme moyen. La plupart du temps, en français courant, les autres appellent les hommes dotés de cette particularité : « un intello ». Cette particularité me valut d’être un très bon élève dans les matières littéraires – le Français, l’Histoire, la Philosophie – un élève que les enseignants traitaient avec une forme de reconnaissance, aux deux sens du terme : gratitude pour l’animation que j’apportais à leurs cours, et sentiment de reconnaître en moi l’amour des mots, des idées, des textes, de la culture, qui les avaient conduits à devenir enseignants. La naissance de cet écrivain-là, je la situe donc dans l’enfance, entre 7 et 10 ans, lorsque je commence à mettre en scène ma particularité, et à en recevoir la confirmation: me voyant toujours avec un livre, les adultes autour de moi remarquent et saluent mon goût pour la lecture ; les enseignants des matières littéraires me désignent implicitement comme un interlocuteur privilégié dans la classe (sauf ceux qui me considèrent comme un gêneur) ; je produis mes premiers textes personnels, une pièce, un conte, qui sont applaudis par des membres de ma famille – plus tard c’est par l’écrit que je chercherai les faveurs des filles qui me plaisent.La deuxième forme, c’est l’existence sociale de celui qui vit de sa plume (Barthes dirait que celui-là n’est pas « écrivain » mais « écrivant », mais je lui répondrais, très humblement, que pour ma part il fallait être profondément écrivain pour pouvoir vivre, depuis trente ans, seulement en écrivant). Depuis l’âge de vingt ans je suis rémunéré pour écrire, et j’ai très rarement gagné de l’argent pour une autre activité. J’ai commencé dans la communication d’entreprise, continué dans la presse, puis dans l’audiovisuel (scénarios de fiction et lancements pour des animateurs de télévision). Les métiers que j’ai exercés le plus souvent se nomment : concepteur-rédacteur, critique, journaliste, scénariste, auteur de télévision. La liste des types de documents que j’ai produits pourrait prétendre à une sorte de poésie, mais je vous l’épargnerai. Je vous donne seulement quatre extrêmes, afin que vous imaginiez la variété des domaines et des formats où j’ai pu être employé : un rapport sur la planification stratégique des dix plus grandes entreprises française, en 1985 ; les dossiers de presse de Michelin Compétition, au début des années 1990; le scénario de L’Amour dure trois ans, le premier film de Frédéric Beigbeder, sorti en 1992 ; la moitié d’une collection de livres sur la botanique, illustrés de gravures anciennes, entre 2010 et 2012.

    La troisième forme, c’est la vocation de celui qui écrit des livres. Je n’ai écrit que cinq livres, et trois seulement ont été publiés. Les trois livres publiés m’ont tous été, d’une façon ou d’une autre, commandés par un éditeur ou une éditrice (ceux qui n’ont pas été publiés, un essai et un roman, je les avais écrits de ma propre initiative). Pour le premier j’avais carte blanche et c’était un format très court (une vingtaine de pages). Pour les deux suivants j’avais l’assurance d’être publié et payé. La naissance de cet écrivain, celui qui mérite le plus de porter le nom d’écrivain selon les critères en vigueur, est donc due à la décision de gens qui ont pensé que j’aurai quelque chose à dire et que je saurai l’écrire. Je n’ai jamais eu la vocation d’écrivain. La seule vocation que j’aie eu, c’est celle de cinéaste, qui m’a pris à 15 ans, lâché à 30, repris à 42. J’ai tourné un court et un long métrage, le premier en 1992, le second en 2015, et une dizaine de pièces d’art video, plus ou moins proches du cinéma, entre 2000 et 2005. Le premier de mes livres qui a été publié, en 2006, était un prolongement de mon travail de critique de films, c’est même en ces termes qu’il m’a été commandé (« écrire quelque chose que je pense dans mon travail de critique et que je ne peux pas dire dans ce cadre »). C’était une sorte de manifeste esthétique mi-sérieux mi-bouffon, Moratoire sur le champ/contre-champ (et autres mesures urgentes pour une vraie réforme de l’audiovisuel). Il a été tiré à 100 exemplaires par la maison Sanzo Kuhnam. Le deuxième était le prolongement de mon passage à Elle : il m’a été commandé par une ancienne rédactrice en chef de ce magazine, qui dirigeait alors une collection chez Jean-Claude Lattès. Il a été titré Mon métier de père par la directrice de la maison d’édition (non par la directrice de collection qui me l’avait commandé), alors que je l’ai écrit sous le titre Pourquoi est-il si difficile d’élever ses enfants ? C’est un mélange de témoignage personnel, de pseudo-enquête très empirique et de réflexion sur la paternité contemporaine, mélange avec lequel j’aurais pu écrire un dossier sur le même sujet dans Elle. C’est aussi un livre d’écrivain dans la mesure où l’idée (raconter la paternité comme un parcours d’obstacles) me revient, et où le contenu est très personnel – trop personnel pour un livre d’éditeur, sans doute. Le troisième de mes livres publiés est un roman. Il s’intitule La Nièce de Fellini. C’est un roman de pure fiction, même si bien sûr certains événements du récit sont inspirés d’anecdotes de ma vie. Bien qu’il m’ait été commandé par un éditeur après la lecture des 20 premières pages, c’est une initiative personnelle, née de mes goûts littéraires. Je ne crois pas que je l’aurais menée à son terme sans l’intérêt de cet éditeur. C’est pourtant en écrivant ce roman que j’ai senti naître quelque chose comme une vocation de romancier : j’ai créé dans ce livre un système esthétique (une langue, une narratologie, des personnages, des thèmes) que j’ai désormais le désir de développer. C’est donc ma troisième naissance d’écrivain, celle qui je suppose vous intéressait vraiment : elle a eu lieu en écrivant un roman.

    J’avais déjà écrit un roman, une dizaine d’années auparavant. Mais je crois que je l’avais fait pour acquérir le statut social de romancier. J’avais vu autour de moi plusieurs personnes, des collègues de travail notamment, accéder à ce statut. Je voulais qu’à travers mes livres l’on parle de moi dans les journaux (ces journaux où, à l’époque, je parlais des autres, puisque j’étais journaliste culturel et critique), que grâce à mes livres l’on m’interroge sur le monde, la société, la littérature. Ce fut un échec puisque ce livre n’a pas été jugé digne d’être édité, et que je n’ai pas gagné le nom d’écrivain grâce à lui. La vocation que j’ai découverte en écrivant La Nièce de Fellini, ce n’était pas celle-là, celle du statut social de l’écrivain (que j’ai en réalité atteint deux ans plut tôt avec Mon Métier de père, pour lequel j’ai été invité à la radio, à la télévision, et interviewé une dizaine de fois). C’est plutôt celle de l’activité, artisanale et intime, du romancier. La joie profonde, le vertige, la responsabilité de donner vie à des personnages faits de mots, de créer un texte avec des souvenirs, des lectures, des rêves, des fantasmes, des paris, des contraintes, une langue – et d’ajouter ce texte au monde. En vous disant cela je me rends compte que ma vocation d’écrivain est née juste après ma vocation de père, et qu’elles ne sont pas très différentes.

 

  • Un livre, ça vient de quoi ?
    En dehors des commandes d’éditeurs et du besoin d’argent, je dirai qu’un livre c’est la rencontre entre les livres qu’on a aimés et quelque chose que l’on veut raconter, exprimer, transmettre. A quoi on pourrait ajouter une citation de Picasso. Comme on lui demandait : « d’où vient ce tableau-ci ? » il en montra un autre et répondit : « de celui-là ». Je pense que chaque nouveau livre d’un écrivain vient plus ou moins des précédents.

 

  • Un style, ça se trouve où ?
    D’un côté, je suis d’accord avec ce que dit Paul Veyne quelque part : le style c’est comme la position pour dormir. Vous avez une position dans laquelle votre corps trouve et garde mieux le sommeil. De même, votre style, c’est le rythme, le vocabulaire, la syntaxe dans lesquels vous écrivez le plus facilement. D’un autre côté, il y a une tradition flauberto-mallarméenne, selon laquelle le style c’est un sommet à atteindre, c’est la statue cachée dans le bloc de marbre. L’écriture c’est le travail du burin. En vérité j’aimerais avoir un style au sens de Paul Veyne, cette fluidité de la pensée, de l’écriture et de la lecture ; mais quand j’écris, je travaille dans l’autre tradition : je sculpte. Je m’efforce d’éviter les clichés et de bousculer les « syntagmes figés » ; je cherche les mots les plus exacts mais aussi ceux qui portent en eux – par leur étymologie, leur histoire, leur usage, les échos qu’ils éveillent – la plus grande richesse de sens. En général je crois que j’essaie d’apporter le plus possible de sensations, de variétés et de polysémie dans le cadre d’une prose française correcte. Une lectrice m’a dit avoir éprouvé à la lecture de La Nièce de Fellini « une sorte d’ivresse légère », et je le prends comme un compliment, car je serais fier de produire des livres comme on produit du vin.Pour écrire ce roman, je me suis aussi donné aussi des contraintes, généralement elles n’apparaissent pas au lecteur. Par exemple, les pensées, émotions, sentiments des personnages ne sont perceptibles que dans leurs paroles ou leurs réactions physiques. Le narrateur n’a pas d’autre accès à leur vie intérieure. De sorte que le lecteur ait le sentiment de se trouver en présence des personnages, comme dans la vie, et non pas à leur place, comme dans le roman psychologique traditionnel.

 

  • Quand on écrit, c’est pour qui ?
    Tout dépend du livre, évidemment. Mon premier livre était destiné aux gens qui réfléchissent au cinéma, soit parce qu’ils écrivent sur les films soit parce qu’ils en fabriquent. Mon deuxième livre s’adressait à toute personne qui a eu ou aura bientôt des enfants. Le troisième, le roman, ne peut intéresser, je pense, que les lecteurs qui ont la même conception que moi de la fiction littéraire : une aventure textuelle qui ait avec la réalité le même rapport que le récit du rêve avec le rêve.

 

  • Votre dernier ouvrage, qu’est-ce qu’il raconte ?
    La Nièce de Fellini, paru en 2014 aux Editions Ecriture, raconte la rencontre entre une cinéaste italienne, Anita Sorbelli, de passage à Paris, et un écrivain qui lui sert de chauffeur pour le temps de son séjour, Andreas Karyophoros. Ils se prennent d’affection l’un pour l’autre, et Andreas présente Anita aux deux amis, Franz et Beatrix, avec qui il vit à l’écart du monde, et peut-être même du temps. Elle va connaître chez eux une expérience initiatique. C’est un livre sur la condition d’artiste et sur le pouvoir surnaturel des œuvres.