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Rosa Montero répond au questionnaire du candide

Rosa Montero

Rosa Montero, oui, cette romancière et journaliste espagnole qui travaille pour le quotidien El País, et dont le roman « La Fille du cannibale », couronné du Prix Primavera, figure en toute humilité parmi la liste des cent meilleurs romans en espagnol du XXe siècle établie en 2001 par le journal El Mundo… Si vous voulez la lire dans la langue de Molière, prière de vous adresser aux éditions Métailié. Ils ont eu la bonne idée de publier neuf de ses romans, et l’on espère que ça continuera. Quant aux réponses qui suivent, elles ont été traduites par Henri Francès. Merci !

 

  • Un écrivain, ça naît comment ?
    Un écrivain nait naturellement, organiquement. Nous-autres nouvellistes, en majorité, nous avons commencé à écrire dès l’enfance. Concrètement, en ce qui me concerne, j’ai écrit mes premiers contes à cinq ans : il était question de petites souris qui parlaient. Ce que je veux dire, c’est que, depuis que j’ai des souvenirs de moi comme personne, j’ai souvenir que j’écrivais. Je n’ai jamais pris la décision de devenir écrivaine : c’était simplement là depuis toujours, c’est quelque chose qui fait partie structurellement de moi, comme un squelette exogène qui me maintient debout. Je crois que quelqu’un est écrivain dès lors qu’il éprouve le besoin vital d’écrire, c’est-à-dire pour pouvoir supporter la vie.

 

  • Un livre, ça vient de quoi ?
    Les nouvelles sont les rêves de l’humanité. Elles naissent dans ce même recoin de l’inconscient où naissent les rêves, ce sont des rêves que le nouvelliste rêve les yeux ouverts. Toi, tu ne choisis pas l’histoire que tu écris, c’est l’histoire qui te choisit. Elle apparaît un jour, dans ta tête, comme par magie, tout comme apparaissent les rêves la nuit, et elle t’émeut ou te trouble tant que tu te dis : ça, je dois le partager, ça, je dois le raconter. Et ainsi naît la nouvelle.

 

  • Un style, ça se trouve où ?
    Une nouvelle, tu l’écris depuis tout ce que tu es. Depuis tes lectures, tes désirs, tes peurs, ton âge, ta classe sociale, ton état de santé, ton sexe, tes expériences, etc… Ce moi unique que tu es te procure un regard sur le monde. Et ce à quoi nous aspirons, nous écrivains, c’est que ce regard soit aussi unique… Nous voulons être capables de faire une traduction du monde qui soit seulement la nôtre. Et cela se manifeste de mille manières… par le rythme interne, par les thèmes traités, par la manière de les aborder, par l’usage plus ou moins grand d’adjectifs, par des dialogues ou l’absence de dialogues, par des textes sobres et taillés comme des diamants ou par des pages et des pages baroques et fleuries… Le style, c’est parvenir à ce que ton livre reflète avec la plus grande exactitude, profondeur, beauté et originalité possible(s) ton regard sur le monde. Et cela s’atteint ou pour le moins s’améliore avec beaucoup de travail, en lisant beaucoup, en réécrivant beaucoup.

 

  • Quand on écrit, c’est pour qui ?
    Tu écris pour le lecteur que tu portes en toi. C’est-à-dire, tu écris en essayant de faire le livre que tu aimerais lire. Mais sans doute, à la base même de l’écriture (et de toute œuvre d’art), il y a la nécessité de communiquer avec les autres.

 

  • Votre dernier ouvrage, qu’est-ce qu’il raconte ?
    La Chair (Editions Métailié) démarre quand Soledad, une commissaire d’expositions d’art qui est en train de préparer une exposition sur les écrivains maudits pour la Bibliothèque Nationale d’Espagne, apprend qu’un ex-amant, qui était marié et avec qui elle a rompu, va aller à la première de l’opéra Tristan et Iseult de Wagner avec son épouse. La colère gagne Soledad, la rage éclate en elle, parce que cet opéra fut érotiquement important dans leur relation et elle se sent doublement trahie. Et comme la passion amoureuse nous rend idiots, nous transforme en adolescents, parce que, en amour, on n’apprend jamais rien (c’est pourquoi Cupidon est représenté comme un enfant, on ne grandit jamais), vient à l’intelligente et cultivée Soledad, l’idée stupide de contacter un gigolo, un prostitué, pas pour coucher avec lui, mais seulement pour qu’il l’accompagne à l’opéra et que son ex-amant en meure de jalousie de la voir avec un si bel homme. Mais bien sûr, les êtres humains, nous passons nos vies à faire des plans que la réalité finit par briser en une minute. Ainsi, quand ils vont à l’opéra, il se passe quelque chose de violent et d’inattendu qui bouleverse tout et qui fait que Soledad, qui vient d’avoir 60 ans, et le gigolo, qui en a 32 et qui est russe, commencent une relation charnelle et sentimentale très compliquée et peut-être dangereuse. Je ne peux en dire plus parce que la nouvelle contient une intrigue très intense, un suspense qui ne doit pas être révélé. C’est un thriller existentiel et qui parle du cours du temps, de ce que le temps nous fait et nous défait (vivre c’est partir en défaisant le temps et on commence à vieillir depuis le berceau) ; de l’échec ; de la mort ; de la marginalité et la folie ; de l’amour ; de la gloire et la tyrannie du sexe, tout cela raconté à travers le prisme de l’humour.
2017-10-31T11:43:24+00:00