Thierry Hesse répond au questionnaire du candide - Brice fait des phrases
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Thierry Hesse répond au questionnaire du candide

Thierry Hesse

« Le Roman impossible » ? Thierry Hesse l’a fait. On peut le lire depuis 2017 aux éditions de l’Olivier. À mon avis pas forcément humble, vous auriez tort de vous en priver. Professeur de philosophie et de littérature, ce monsieur a signé quatre autres romans ainsi que divers articles dédiés à du beau monde, de Raymond Carver à Ernest Hemingway en passant par Thomas Bernhard. Ajoutons qu’il est l’un des fondateurs de la revue littéraire « L’Animal », et qu’il l’a dirigée quelques années avant d’y publier en quatre épisodes un récit partiellement autobiographique, « Mémoire de la Ville Verte ». Sur ce, voici ses profondes et passionnantes réponses au questionnaire du candide…

  • Un écrivain, ça naît comment ?

J’ai le sentiment qu’un écrivain naît, quoi qu’on en dise, d’une sorte de défaillance, sue ou insue, dont il tire avantage. De la nature comme de la vie sociale, tous les hommes reçoivent des facultés sensibles, une conscience ; tous ou presque en font usage pour agir dans le monde ; comme leurs actions leur servent à satisfaire leurs principaux besoins, sensibilité et conscience remplissent surtout un but pratique : un marin contemple la mer et le ciel pour y trouver les signes qui l’instruiront de sa navigation car il a besoin de le savoir. Mais l’écrivain, lui, n’adhère pas au réel comme la plupart des hommes. Dès sa jeunesse, il fait l’expérience d’un « détachement ». Il se montre rêveur, mélancolique, rebelle, idéaliste. Sa vie durant, il nourrit maints élans, inquiétudes, obsessions, mais jamais ne se fixe nulle part. Il n’a besoin de rien.

En lisant l’histoire secrète de la littérature, on apprend qu’au commencement d’un écrivain, il y a souvent l’épreuve d’une maladie, d’un drame, d’un accident, qui l’ont conduit à une forme de retrait, voire de rupture avec la vie et l’affairement en général. Bien sûr, il ne suffit pas d’être détaché ou idéaliste pour devenir écrivain. La rêverie seule ne produit rien sinon un trouble plus ou moins vif. Il faut aussi croire au langage. Et comme on n’est fixé à rien, c’est dans les mots et leur pouvoir qu’on trouve de quoi tenir à quelque chose.

  • Un livre, ça vient de quoi ?

Un livre, ou, avant même de dire un livre, un texte, n’est jamais l’achèvement d’une idée ou d’une forme qui existerait préalablement en pensée. J’ai plutôt tendance à croire que, s’il y a, dans la genèse d’un texte écrit, une matière première non écrite, celle-ci relève de l’affectivité. Du cœur plutôt que de l’esprit. Je nommerai cela « excitation » ou « tension ». Il m’est aussi arrivé de dire « hantise », mais la hantise ne se manifeste, à vrai dire, que plus tard, quand le sujet de cette excitation s’est installé dans la durée. Cette excitation peut certes retomber, disparaître ; elle peut aussi, à force, « mettre les nerfs en pelote », ou mieux : « mettre en route ». Viendra alors un texte quand, longtemps après, à partir d’elle, je tenterai une « expérience » écrite. Par exemple, si l’excitation est liée à une image issue de la Grande Guerre (un capitaine tué d’une balle dans le front dans une forêt de la Meuse), et si cette excitation se prolonge et me hante, je me doterai de tous les moyens, autant sensibles qu’intellectuels, pour retrouver, sinon cet événement, les phrases qui ne le trahiraient pas.

Ce qui me surprend toujours dans cette aventure avec soi est que si cette « excitation » contient assez de force pour enclencher les premières pages d’un livre, elle réanime aussi tout un cortège d’expériences antérieures (images, pensées, souvenirs) qui se logeaient en moi, qui m’importaient beaucoup, et qui semblaient n’attendre que cette occasion-là pour être dites. C’est dans ces moments rares qu’écrire m’offre les joies les plus intenses.

  • Un style, ça se trouve où ?

Un écrivain trouve son style aussi bien en soi-même que dans la façon qu’il a de se laisser traverser par des expériences du monde (expériences de la vie, de l’art, de la conscience, des passions, etc.), dont il fait quelque chose d’unique. Le style d’un écrivain est donc une manière toute personnelle d’intensifier son vécu.

Certes, il est patent que la lecture répétée des « grands » qui m’ont devancé ne laisse pas indemne (il y a d’ailleurs, parmi les écrivains qui me font écrire, ceux dont le style est plus prégnant que d’autres, Proust, Simon, Faulkner, Thomas Bernhard, Sebald, pour n’en citer que quelques-uns, et qu’il est préférable d’oublier un peu lorsqu’on s’y met soi-même). Mais il importe aussi d’« avoir de l’oreille ». Une oreille au monde et aux mots. Savoir entendre quand ça sonne juste. L’originalité, la vraie, je n’y crois guère.

Un style se construit donc surtout dans l’observation et l’écoute. Il n’est pas seulement une force active : on doit savoir se laisser imprégner par tout ce qui se produit autour de soi. Être une personnalité, un sujet sans doute, mais avec des doutes : temporaire et évolutif. Aucun style véritable n’annonce les livres dont il serait la musique ou le visage. Le style est plutôt ce qui en sort, mot à mot, comme ce qui reste d’une expérience qui vous a transformé.

  • Quand on écrit, c’est pour qui ?

Ce serait présomptueux de vouloir écrire pour les autres. Ou alors, exceptionnellement, pour un frère, une mère, un ami, un animal. Mais écrire pour des inconnus, des lecteurs que l’on désirerait ou envisagerait et qui ne seraient que des idées de lecteurs, cela, me semble-t-il, ne se peut.

Un écrivain écrit d’abord pour soi, pour le lecteur qu’il est — le lecteur enchanté qu’il est —, et l’écriture consiste essentiellement en un commerce de soi à soi. Borges disait qu’en écrivant, lui-même ne pensait jamais au lecteur mais toujours à la meilleure façon de se libérer du sujet qui l’avait « cherché », empoigné, sans qu’il n’ait rien voulu ni demandé, et dont il fallait bien qu’il se débarrasse.

Publier, c’est rendre publique cette histoire privée, elle l’est toujours privée, forcément, même si le roman raconte une histoire mondiale.

  • Votre dernier ouvrage, qu’est-ce qu’il raconte ?

Je ne crois plus qu’on puisse raconter un roman comme auparavant, ou bien, si on tient tellement à le faire, on risque de passer à côté du sens. Si vous expliquez que « Crime et châtiment » est l’histoire d’un étudiant qui assassine deux femmes avant d’être rongé par le remords, vous avez dit deux choses, et en même temps vous n’avez rien dit. Or la littérature, si elle existe, est justement dans cet entre-deux. Dans tout ce qui n’est pas dit entre l’assassinat et le remords, mais est écrit.

J’ouvre mon dernier roman paru, « Le Roman impossible » (éditions de l’Olivier, 2017), à la page 283 :

« Alors, contemplant toujours le bassin et le reflet qui s’y peignait, s’y étalait, Nora ramassa un caillou au pied d’un bouquet d’aneth, un caillou gros comme un citron qui emplit toute sa paume, une pierre en réalité, qu’elle jeta avec toute la force dont elle se sentit capable dans ses huit ans au milieu de l’eau lisse et immobile, et le caillou (la pierre), après une course dans l’espace, percuta l’eau stagnante, cela fit plof ou plaf — elle entendait encore dans le lointain les paroles du propriétaire et la voix de son père, les paroles avilissantes du propriétaire et la voix écorchée de son père qui venait maintenant la chercher — quand fut déchirée la maison coloniale. »

Façon comme une autre de le présenter, non ?

2018-05-23T11:08:28+00:00